VIII.
_ Papa ? C'est
quoi ce mot ?
_ Lequel chérie ?
_ Mais celui-la, là.
_ Bonbon.
Et un petit garçon d'une quinzaine de mois rappelle le papa à l'ordre.
Difficile de conjuger le biberon. La peluche. Le livre de la grande soeur. Son
attaché case. Le sac de langes. Et les stations qui défilent sans crier gare.
La petite blonde ne demande rien. Assise sagement au fond du siège, elle tient
sur ses genoux. Fermement. Un fin livre. Un magazine plutôt. Elle joue avec une
mèche de cheveux. Une petite pince rose avec des paillettes la retient un peu
plus haut sur son front. Elle joue avec ses pieds. Et alterne le mouvement de
chacun. En cadence. Son doigt parcourt lentement les quelques lignes qui
parsèment chaque page. Elle retourne soudain sa revue et du bout du doigt,
désigne un mot barbare. "Clown" lui dit-il. Elle la voilà
repartit dans son histoire. Le petit frère lui, gazouille. Et donne du fil à
retordre à son père en gesticulant d'un plaisir dont lui seul connaît la saveur
et l'origine.
Elle a du sentir que je la regardais. Elle m'observe. Du coin de l'oeil. Avec
méfiance et curiosité. Et finit par répondre à mon sourire. Elle reprend sa
lecture. De "Pomme d'Api", bien sûr. Comme ne l'aies-je pas reconnu
plutôt. Son index bute sur un mot. Il avance et recule. S'immobilise. Et ses
sourcils se froncent. Sa bouche accentue la prononciation muette des syllabes.
Et elle me tend son livre. "Piscine". Un "Merci
madame" accompagne son sourire. Et elle voyage de nouveau en tournant
une nouvelle page.
Vitrines du Printemps.
VII.
Ils sont là. Mais ailleurs. Ils voguent entre d'autres
lignes. D'autres rails. Entre dictée et imaginaire. Entre station assise et
voyage intellectuel.
Le plus plaisant ? Sans exercer trop de pression. - Il ne faudrait pas les
perturber ! - Les observer du coin de l'oeil. Et surtout déchiffrer le titre de
l'ouvrage. L'auteur. Opérer une petite corrélation entre le type de littérature
en cours et l'allure générale du lecteur RATPiste lambda de 8h30, 13h15 ou
18h45. Raccourci tentant, certes. Voire facile. Et l'Homme est bien plus
complexe qu'il n'y paraît. Mais tellement délicieux ce petit jeu. Léger.
Sans conséquence autre qu'un sourire intérieur, celui de la libre fabulation
sans heurt.
Certains ne voient plus rien des stations qui défilent. Et se lèvent d'un bond
en pestant et en fourant leurs opus dans le fond de leurs sacs. D'autres
semblent lire à peine deux phrases et surveiller frénétiquement à chaque
virgule. Chaque point. La progression de la rame vers leurs stations. Parfois,
certains font profiter leurs lectures à leurs voisins. Ou leurs découvertes
littéraires d'un éclat de rire. D'un soupir. De leurs babillements s'échappent
quelques mots. Valses des lèvres que d'autres cachent derrière leurs cheveux balançant
devant leurs visages. Petite bulle pour ne perdre aucune saveur des mots
alignés noir sur blanc.
Le plus amusant peut-être. Deux Lecteurs côte à côte. Ou à quelques pas. Qui ne
se sont pas vus, c'est plus drôle encore. Dévorant deux livres différents d'un
même auteur. Voire le même, mais c'est plus rare. L'un descend aux Halles.
L'autre à Saint-Germain-des-Près, sans se saluer évidemment. Aucune connivence.
Aucun conseil littéraire. Mais une même absorption dans l'univers d'un seul
auteur. Surprenante familiarité. Et à Vavin leur écrivain prend place dans la
rame tout juste désertée par ses mots dactylographiés. Imprimés. Lus. Aimés
peut-être.











