L'attente
avait été courte, finalement. Elle a pris le premier train entré en
scène. Les écrans bleus avaient viré à l'orange, suite au feu Gare du
Nord. Paralysie du trafic en début de soirée, avant reprise progressive
et partielle des routines de la Ratp. Tous les RER B ce soir n'auront
qu'un terminus.
Une porte lui faisait face. Mais elle a préféré la
précédente. Quelques pas. Elle a remonté le quai et a pressé le bouton
vert, déclencheur de magie mécanique. alors que le train prenait place,
ralentissait, elle avait repéré une place. A l'écart. Avec pour
interlocuteur, un mur. C'est celle-là qu'elle convoitait. Elle n'a pas
hésité à tourner le dos au reste de la rame qui serait la sienne pour
trois stations. Quelques têtes par ici ou par là. Pas de couple ni
d'amis de fac éméchés chantant à tue-tête, comme souvent, au départ de
Port Royal. D'ailleurs, il n'y avait pas foule. Et un seul coup d'oeil
circulaire en franchissant le seuil du RER avait suffit pour constater
que chacun vivotait dans sa bulle.
Elle s'est calée contre le fer
recouvert de Vénilia jaune. Un peu défraîchi. Passablement éraflé.
L'épaule comme point d'ancrage. Le talon de sa botte sur le décroché
d'acier, sous la fenêtre. Elle a ouvert le livre qu'elle peine à finir,
faute de temps. Elle en avait aimé le titre. Titillée par le
qualificatif affublé. Quelques pages. Quelques pages seulement avant de
le refermer, de lui trouver une place sur ses étagères bondées. Dans
ses oreilles le dernier né du chanteur à l'accent du Lot et Garonne,
aux répliques doucereuses et assassines décortiquées dans l'enfance
lointaine. Des roses et des orties, à l'image d'un soir.
Le
RER se moque bien des émois littéraires. Il ne demande l'avis de
personne. Un de ces trains qui foncent toujours plus vite, droit
devant. emportant dans ses valises ceux qui avaient élus domicile sur
le bord de la route. Pas de destination. Un terminus collectif. Un seul
but : accomplir le trajet, vaille que vaille et tant pis pour le reste.
De force, droit devant. Un peu comme l'inéluctable marche des jours et
son lot quotidien de listes "à faire" que l'on raye, rature,
complète, érige pour le lendemain, le soir venu, dans son lit, quand le
sommeil tarde à venir. Elle n'avait eu qu'un seul regard pour
l'obscurité du premier tunnel vaincu. Furtif. Par la petite lucarne
qu'elle s'était aménagée dans la grande fenêtre. La vision de ce monde
souterrain ne lui aspirait rien de bon. Et puis, elle a du se résoudre.
Confesser. Se rétracter. Elle a lâché le chemin des lignes, noir sur
blanc. Elle n'y était pas. Ou peut-être trop, déjà, à l'horizontal.
Dans une seconde d'angoisse, happée par le vide des prises de
conscience distillées, elle s'est rattrapée aux mots de l'humaniste en
costume de poète guitariste. Puis ces mots murmurés se sont aussi
envolés, creusant des sillons dont elle n'a pas vraiment senti la
piqûre de la plaie sur le moment. Elle n'était plus vraiment là.
Arrêt
Luxembourg, ses yeux se fixent sur une immense affiche, designée et
graphique. Séduisante. La deuxième campagne du genre dans les lieux.
Stationnée devant la neige et les arbres nus. Elle aussi avait le cœur
en hiver. Impuissante. Désemparée. Triste. Et, ce goût de jamais plus qui lui envahissait la bouche, lui serrait le coeur. Bien sûr, il y avait des parfums d'ailleurs, d'autrement. Une touche de sel et de raisin sur la pointe de sa langue. Oui, mais... Jamais plus.
Le
train est reparti. Déclinant avec les murs plastifié le printemps et
l'été. A quelques roulements de là, seulement. Tout semble si simple
parfois. D'une saison à l'autre. D'une moue à un sourire. Mais elle
avait du rater la marche. Prise dans la neige. Les discussions des
nouveaux passagers devaient animer le wagon. Là, juste derrière elle.
Elle sentait des vibrations, des mouvements. Mais rien ne l'atteignait
vraiment. Dans sa bulle de musique et de larmes contenues. Elle
n'entendait rien de la vie qui s'ébroue aux heures indues. Pas plus
qu'elle ne prenait la mesure des sombres tunnels qui défilaient. Sa
bulle s'était réimperméabilisée.