28 avril 2008
Un dimanche soir à Mogador.
Vous
ne pouvez plus reculer. Il est trop tard. Dans les 6300 m2 du
théâtre Mogador la lumière s’est tamisée jusqu’au noir et le volume sonore des désagréables
commentaires de votre voisine a considérablement diminué, pour le moment ...
Vous voilà pris au piège ! Hisser les voiles est illusoire. D’ailleurs, les
larges portes grenat sont closes depuis quelques minutes. Et déjà, alors que la
scène s’égayait à peine des chants du sage singe Rafiki, éléphant et
éléphanteau, oiseaux, antilopes et autres animaux de la savane envahissent les
allées de la salle, puis les 260 m2 de la scène. De toute façon,
vous êtes déjà conquis ... La comédie musicale « Le Roi Lion »
a pris ses aises dans le décor doré de Mogador votre sourire aussi. Le ton est
donné d’emblée. Les frissons se font sentir dès les premières minutes des 2h40
de représentation. Il est en ainsi, à Paris, en version française, depuis le 04
octobre 2007, et à travers le monde, depuis plus de dix ans.
Voilà
plus de deux cent fois que Simba, le lionceau héros de ce conte tremble dans
les bras de Rafiki, les pieds dans le vide du haut du Rocher aux Lions sortit
de la scène. Il y découvre son futur royaume et ses sujets à quatre pattes.
Malgré les huit représentations hebdomadaires, dont deux le week-end, l’expression
peinte sur le visage de ce lionceau de papier mâché trahit le malaise. A ses
pieds se prosterne une vingtaine d’espèce animale, dont les impressionnantes
girafes de 7,90 mètres. C’était sans compter le millier de spectateurs,
éparpillés sur trois étages. Depuis mars 2008, plus de 300 000 français, tout âges confondus, ont assisté à
cette comédie musicale made in Broadway. Dans la pure tradition du musical
américain, la troupe n’assure aucune tournée en France, à l’instar de ces
passages australien, allemand, japonais ou anglais. Mais devant l’engouement
des français pour cette adaptation théâtrale du dessin animé éponyme de Dinsey
sortit en 1994, l’exploitant de cette œuvre théâtre contemporaine a prolongé
les représentations jusqu’au 03 août au 25, rue Mogador.
Julie Taymor, metteur en
scène et entre autre costumière, a gagné son pari. Depuis plus de dix ans, 45
millions de paires d’yeux ébahis ont déjà assisté aux représentations du « Roi
Lion », dans neuf mégalopoles et en cinq langues différentes. Un
phénomène ! Récompensé six fois par des Tony Awards, nominé trois fois à la
22e cérémonie des Molières (résultat ce lundi 28 avril), à l’affiche
du Théâtre Minskoff, à New York depuis fin 1997, cette mise en scène osée se
cesse de faire parler d’elle. 400 costumes, 200 masques, 100 instruments, 100
marionnettes, des dizaines de tableaux et de décors … A chaque représentation
115 personnes, dont 40 artistes, 17 musiciens, 50 techniciens et 8 membres du
personnels administratif s’activent sur la scène ou en coulisses.
Mais
ce dimanche soir, de cette fourmilière, le public ne saisit que les fresques
hautes en couleur, le timbre vibrant des rôles principaux, l’humour des choix
chorégraphiques, de la mise en scène d’herbe ou de marionnettes ou des
subtilités contemporaines des dialogues. De siège en siège interprétations et
exclamations vont bon train. Certains chantonnent aussi les reprises de titre
du dessin animé et s’enthousiasment de la liesse, parfois un peu gauche, des
deux jeunes interprètes de Simba et Nala. Grâce à la taille humaine du théâtre,
chaque auditeur devient partie prenante du show. Proximité et implication
mènent la danse. Les comédiens jouent avec tout l’espace, se moque des
délimitations de la scène. Et même les percussions ont pris place au balcon. Tout
Mogador rugit. Après chaque tableau important, les applaudissements
retentissent. Dans un zénith ou une plus grande salle parisienne, cette contiguïté
et cette complicité de l’audience n’auraient pas été possibles. Le spectacle
est donné pour le public, qui le reçoit de plus fouet et ne manque pas de
manifester son contentement. Un réel dialogue, où lorsque le babouin, Rafiki
interprété par Zama Magudulela, rit, le public s’esclaffe.
La
première partie, qui retrace l’enfance fougueuse de Simba semble séduire
davantage les spectateurs que la seconde, où une certaine philosophie du
courage, le sens du devoir s’imposent au futur roi de la jungle. Les scènes
sont moins mouvementées, peut-être moins colorées également, les tirades plus subtiles
malgré les boutades de Timon et Pumbaa toujours prêt à lancer leur
incontournable « Hakuna Matata ».
Le
mariage entre innovations technologiques (comme les mises au point de masques
amovibles pour les protagonistes) et recours aux traditions et à l’artisanat
africain (comme les marionnettes), entre spectacle grandiose et petite salle
chaleureuse, entre mise en scène d’un parcours initiatique universel et
anecdotes ou références contemporaines françaises, interpellation directe du
public, donne un ensemble des plus complets. Certains personnages de chair et
d’os disparaissent au profit des animaux qu’ils incarnent. Immersion garantie. Ce
musical traîne dans son sillage la magie des chants et contes africains, des
histoires qui font rêver et qui pourtant sont faites de trois fois rien, de
bric et de broc, de vie, et la grandeur des super productions américaines. Le
public parisien de ce dimanche soir ne s’y est pas trompé. Il a fini debout, applaudissant
à tout rompre, acclamant la troupe au complet. 
Le Roi Lion,
mise en scène
par Julie Taymor.
Site web du spectacle : http://www.leroilion.fr/
Jusqu’au 03 août 2008 au
Théâtre Mogador. Paris.
Site web du théâtre : http://www.mogador.net/
Distribution :
Rafiki : Zama Magudulela
Mufasa : Jee-L
Scar : Olivier Breitman
Simba (adulte) : Jérémy
Fontanet
Nala (adulte) : Léah
Vincent
Zazu : David Eguren
Timon : Christian Abart
Pumbaa : Fabrice de la
Villehervé
Shenzi : Céline
Languedoc
Et les 40 autres
comédiens, danseurs, chanteurs …
Michael Curry, co-création des masques et marionnettes.
Garth Fagan, chorégraphie.
Richard Hudson, décors.
Elthon John et Mark
Mancina, musique.
Time Rice, paroles.
Stéphane Laporte,
adaptation du livret et des paroles pour la version française.
Michael Ward, création des coiffures et des maquillages.
Crédit photos :
Théâtre Mogador / Roi Lion
Merci Seb ;)
16 avril 2008
Festival Chorus III. Portrait d'Alain Bashung.
Baigné de bleu. Trônant
sur un siège haut, au devant de la scène. Guitare sèche à la main. Alain
Bashung semble perdu. En déséquilibre. Prêt à tomber au moindre mouvement. Et
dans le même temps, en parfait accord avec lui-même. Alain Bashung,
l’ambivalence, l’insaisissable. Il s’est fait désirer, une fois le noir tombé
sur la salle de spectacles de la Défense. Conscient de son rôle, de l’attente
du public qui ne cesse de l’applaudir, il se glisse néanmoins dans sa peau de
chanteur. Entre présence et absence, le jeu de scène en est troublant. Involontairement,
peut-être. Il est ailleurs. Derrière ses inamovibles lunettes noires, sous son
chapeau noir, dans un pli de son costume noir ou de sa chemise blanche négligemment
ouverte, Alain Bashung se cache.
Le sexagénaire égraine cependant
les chansons de son dernier album « Bleu pétrole ». Les unes
après les autres. Avec nonchalance, assurément. Avec brio, indubitablement. Aux
premières notes d’un nouveau morceau, une femme, au deuxième rang, se lève d’un
bon. Agite ses bras en sautillant, puis consent à se rasseoir. Dans la salle,
le long des rangées des sièges, se tiennent d’autres fans. Debout, souvent un
verre de bière à la main, ils dansent, reprennent les refrains qu’ils
connaissent déjà, à peine trois semaines après sa sortie de l’opus.
Depuis l’album « L’imprudence »
(2002) Alain Bashung se faisait rare. La critique l’attendait au tournant,
comme toujours. Pourtant, chacun des ses nouveaux albums fait des étincelles et
ajoute à son tableau son lot de tubes. Une dizaine aujourd’hui, de « Gaby,
oh Gaby », en passant part « Osez Joséphine »,
« Vertige de l’amour » ou encore « Ma petite
entreprise ». Malgré ses quarante années de métier, il n’a pas sur le
dos, qu’il expose sur sa dernière pochette de CD plutôt que son visage,
l’étiquette du vétéran. En 2008 son univers musical de rockeur un rien déprimé
et underground, textes et chansons font encore l’unanimité. Des textes ciselés,
voire violents, désabusés et pertinents.
Des mélodies entêtantes, rythmées
entre pop-rock-folk et expérimentations, harmonica et violoncelle. Sa voix
oscille entre plainte, cri et prière, notamment quand l’interprète termine un
morceau en répétant une même courte phrase. Comme un mantra. Le chanteur lui,
ne remarque rien de l’agitation à ses pieds. D’ailleurs, il ne décroche pas un
mot à son public. Alain Bashung redoute la scène. Si d’infimes signes
trahissent au fur et à mesure des interprétations, son plaisir de la scène, son
malaise prime. Ce soir là, il n’a presque rien laissé transparaître. Un très
léger sourire face à la liesse du public quand il a entamé « La nuit je
mens ». Mais rien de plus. Les chansons s’enchaînent dans une course
folle, comme pour conjurer le sort, en finir. Les musiciens déploient tous
leurs talents dans cette ambiance bleu nuit épurée. Et Alain Bashung, entre
deux couplets, tourbillonne au ralenti sur une parcelle d’estrade. Le bras
gauche en l’air. L’autre solidement arrimé à son micro, il tourne. Tel un indien
dansant pour invoquer un Dieu. « Comme un Légo », « Vénus »
ou « Bleu pétrole » ont trouvé leur public, même sans l’aide
d’une divinité.
Sa présence fantomatique
entre deux projecteurs aux rayons blanchâtres rappelle celles des piliers de
bras. Mais un habitué distingué, aux allures de dandy désenchanté. Un de ces
hommes tapis au fond d’une salle enfumée qui prend la parole sans crier gare.
Pointant un doigt vengeur ou alarmant vers le ciel avant d’aligner quelques
vérités bien senties sur l’avenir du monde et l’hypocrisie humaine, d’une voix
mélancolique et calme. Puis qui replonge dans un mystérieux silence,
impénétrable.
Bashung, impassible sur la
scène du Magic Mirror, c’est un peu cela, un sage qui ne fait pas de vague, ou
qu’à l’occasion seulement. Sur un album ou une scène. Tout ce qu’Alain Bashung
a à dire se trouve dans ses chansons.
Photos : Claire Berthelemy. Tous droits réservés.
14 avril 2008
Festival Chorus II. Portrait de Keren Ann.
D’un pas décidé, entourée
de ses trois musiciens, Keren Ann se faufile jusqu’au devant de la scène. Prise
de possession de la scène entière, immédiate. Mais sans prétention. La musique
démarre dans la foulée, comme pour ne pas perdre une seconde, une miette d’un
seul couplet. En débardeur noir, jean et créoles scintillantes, la chanteuse pose
les premiers couplets de « The Harder Ships of the World». Le
public l’ignore encore, mais elle le convie ce soir à une échappée anglophone,
un voyage entre son dernier album « Keren Ann » et « Not
Going Anywhere » (2004). Deux entorses cependant à la langue de
Shakespeare. L’envoûtant « Que n’ai-je ? » de l’album « Nolita ».
Puis le mot du cœur : le titre « Jardin d’hiver » en
hommage à Henri Salvador, qui devait initialement clôturer le festival le 12
avril. La jeune femme lui avait écrit cette chanson pour l’album « Chambre
avec vue » qui a assuré son retour gagnant en 2001.
Keren Ann oscille entre
morceaux mélancoliques, langoureux et chansons po rock, rythmées et
vivifiantes. Durant la première partie du concert, le temps se suspend aux lèvres
souriantes de la jeune trentenaire. Peut-être est-ce sa coupe de cheveux, plus
courte, ou l’aboutissement de ses créations, toujours est-il qu’elle semble plus
mûre, plus en accord avec elle-même, plus sereine. Et sa tranquillité transparaît
dans sa voix, posée, claire et profonde. Sa folk mélancolique berce la salle. Bien
décidée à ne pas laisser les spectateurs s’engourdir, l’interprète les harangue
« Vous êtes sages… Ne soyons pas trop sages » avant d’entamer
“Sailor and Widow” de l’album « Not Going Anywhere »
(2004). Les arrangements musicaux très présents sur ce morceau et le flot de la
voix de Keren Ann emportent le public, qui bat la mesure du pied ou de la tête.
Mission accomplie !
Avec Keren Ann tout n’est
que promenade sous un ciel irlandais, tour à tour bleu clair et gris menaçant. Elle
déambule avec simplicité, aisance en embarquant dans son sillage les
spectateurs. Harmonica et guitare sèche, puis électrique, délires psychédéliques
du claviériste, entre les notes et les mots, langueur et nostalgie, douceur d’observer
la vie, l’homme. « Not Going Anwhere » frôle avec l’acoustique.
Keren Ann et ses trois musiciens ne
boudent pas leur plaisir et rivalisent de talent pour enchaîner les accords. Dans
ce concert de fin de tournée la chanteuse d’origine israélienne joue de tous
ses atouts avec simplicité et bienveillance. Visiblement prête à donner le
meilleur d’elle-même et de son groupe, elle donne le la à une pause musicale
endiablée nourrit de rock. « Allez, enlevez tous vos vêtements !
On va faire du rock !! » rit-elle. Leurs envolées musicales ne
sont pas sans évoquer les morceaux d’anthologie de Pink Floyd. Une heure, un
rappel et une évasion toutes en douceurs et en puissance pour les centaines de
personnes saisies par le filet de voix de Keren Ann.
Photos : Claire Berthelemy. Tout droits réservés.
13 avril 2008
Festival Chorus I. Portrait Mélanie Pain.
Vendredi 11 avril 2008, sur la scène du Magic
Mirror, sous la Grande Arche de la Défense s'est tenu la clôture de la
20e édition du Festival Chorus.
Au programme, Mélanie Pain, Keren Ann
et Alain Bashung.
Un piano.
Une guitare.
Une
batterie.
Une voix.
Elle s’avance doucement,
comme sur la pointe des pieds. Petite fille fragile et intimidée, dans sa robe
blanche aux manches bouffantes, sagement ceinturée de cuir dorée. Une large mèche
brune plonge sur son front. Elle l’a replace, sans cesse. Et parfois,
s’accroche à son micro. Comme à une bouée. Mais les notes glissent de sa bouche
avec une déconcertante impression de facilité. Les huit chansons de cette
première partie défilent, ravissantes, dans l’air du temps de la nouvelle scène
féminine française. Sur des accords folk, Mélanie Pain place ses textes un brin
désabusés. Amours déçus, perdus ou suspendus, temps qui passe et abîme autant
qu’il pousse à grandir, horizons finlandais et missives d’amoureux qui ont raté
le rendez-vous de leurs sentiments, manque, quête de soi, de l’autre…
L’interprète livre son regard sur les petits riens du quotidien, du cœur, d’une
vie nouvelle qui s’égraine. Pourtant, peut-être est-ce du aux arrangements
musicaux, tour à tour emportés ou langoureux, rythmés ou légers, aux intrusions
de maracas et autres harmonica et percussions ses compositions n’accablent pas le
public. Il se laisse d’ailleurs aller à quelques mouvements de têtes et ne
boude pas les applaudissements. Quelques formules font mouches, interpellent,
prêtent à sourire, d’autres touchent. En douceur, toujours. Mélanie elle évolue
sur scène avec aisance et simplicité, reprend sa chanson acapella, et échange
quelques mots avec ses musiciens avant de s’adresser aux spectateurs. 
Chez Mélanie Pain traînent
des nuances vocales et attitudes, un grain de voix murmurée mais claire qui
n’est pas sans évoquer Emilie Simon, Björk, Françoise Hardy et bien sûr, Keren
Ann. Dans le fond de son timbre, par moment un rien rocailleux, une voix qui a déjà bien
voyagé. Qui s’est notamment essayée aux côtés de Marc Collin et Olivier Libaux,
sur leur projet de reprises Nouvelle Vague. Le concept est simple :
reprendre d’anciens titres oubliés avec de nouvelles orientations et
orchestrations musicales, de nouvelles voix. En 2000, timidement, elle pose sa
voix sur This is not a love song et Teenage Kicks version Bossa
Nova, et s’embarque sur la tournée, avec Camille, entre autres. En
2007, la jeune artiste rempile pour le second volet de cette expérience :
l’album « Bande à part ». Il faisait cette année là la part belle aux
morceaux new wawe des années 80. Son interprétation de Killing Moon et Blue
Monday ont séduit. Bien que loin de ses études de Sciences Po, à Aix en
Provence, Mélanie Pain n’est donc pas tout à fait novice dans la chanson et a
déjà frôlé les planches de diverses scènes pour quelques morceaux live. Grâce à
sa collaboration avec Villeneuve, elle semble avoir trouvé son style. Elle
navigue entre mélancolie et sensualité, entre gravité et légèreté. Sous la
grande Arche de la Défense, toute en retenue, elle danse sur scène. D’un pas
lent et assuré. Elle virevolte au ralenti, et semble tirer mille bonheurs de
chaque seconde. Son auditoire impromptu, patientant pour Keren Ann ou Alain
Bashung, la suit sur la ballade qu’elle siffle en duo avec son pianiste. Doucement,
tout doucement, dans l’ambiance feutrée des projecteurs, elle se promène en
musique dans les recoins des sentiments humains.
Pour écouter Mélanie Pain : http://www.myspace.com/melaniepain
Photos : Claire Berthelemy. Tous droits réservés.
01 mars 2008
James Nachtwey, exposition "Combat pour la vie".
James
Nachtwey, photo reporter américain de renommée internationale, signe aux côtés d’Anne Goldfeld, professeur de
médecine et d’Asa Mader, cinéaste, une exposition expérimentale des plus
troublantes « Combat pour la vie ». Cette sensibilisation par la
photographie aux problèmes de traitement de la tuberculose, du paludisme et du
Sida dans les pays pauvres a naturellement envahit Le Laboratoire, un
espace parisien ouvert depuis fin 2007, consacrée à la recherche scientifique
et artistique. Ne ratez par cette exposition... elle prend fin le 19 mars 2008 !
Co-fondatrice
d’une clinique au Cambodge, le Professeur Goldfled a invité l’artiste à soutenir sa lutte. James Nachtwey, le photojournaliste le plus
récompensé depuis vingt ans, livre ici un témoigne fort. 
Sur les
murs encerclant la fresque d’anciennes photographies de Nachtwey réalisées dans
les hospices et dispensaires de Sibérie, Asie ou encore Afrique sont
également présentées. De grands tirages sobrement éclairés révèlent la douleur, la solitude, la peur, la réalité de ces maladies infectieuses mais
aussi la force, le courage des malades et des soignants pris dans ce fléau. Ces
images, imposantes tant par la finesse du grain, par la qualité des
contrastes, par les cadrages et choix de composition que par l’intensité des
sujets, ne laissent indifférentes. Certes, la détresse, l'angoisse, le renoncement sont lisibles sur les
visages des patients.Mais la dignité aussi, est palpable. Notamment
celle d’un garçonnet fermant les yeux de sa mère décédé ou celle d’une jeune maman câlinant son nourrisson chétif qui n’aura connu que la souffrance de la maladie.
Nachtwey est habitué aux reproches
adjacents à la photographie humanitaire. Il traîne toujours dans les parages
des philosophes ou sociologues soulignant les dérives de la photographie
humaniste à la photographie humanitaire. La première magnifiée par la
génération de photographes français comme Doisneau, Cartier-Bresson, Ronis,
Boubat ou encore Brassaï, entre 1945 et 1970, se veut une peinture d’un bonheur
de vivre retrouvé après la seconde guerre mondiale. Selon André Rouillé, auteur
de La Photographie (aux éditions Gallimard, 2005), « la
photographie humaniste se distingue de l’actuelle photographie humanitaire par
l’espoir d’un monde meilleur. » Faire du malheur des populations pris dans
les guerres, les conflits civils ou l’extrême pauvreté une œuvre d’art ne
serait donc pas politiquement correcte, voire pire... Mais Nachtwey n’en a que faire et il continue de
témoigner (et non de tirer profit !) de l’horreur et la misère quand d’autres préfèrent fermer les yeux. Depuis peu, la polémique tend à s'apaiser. Face au talent de ce photographe, un des chefs de file de ce mouvement, les conservateurs de musées s'inclinent. Il est exposé sur tous les continents, ses travaux photographiques garnissent les collections permanentes des plus grands musées mondiaux.
Depuis ses débuts, dans les années
1980, James Nachtwey a conservé le même leitmotiv : « que la
photographie - de guerre - ait une incidence sur un comportement humain »
(celui qui pousse les hommes à s’entretuer). Cela dit, le reporter n’est pas
dupe et concède volontiers que son espoir est « une ambition
ridiculement prétentieuse ». Toujours est-il que le photographe n’a
pas raccroché son appareil argentique et qu'il parcourt encore le monde pour rendre compte de ses conflits,
pour témoigner le quotidien de ceux qui survivent dans contrées les plus pauvres et en ramène des images toujours aussi effroyables et
paradoxalement sublimes. Sa façon à lui, peut-être, de ne pas oublier ceux qui souffrent en
silence.
Je n'aurais que deux choses à dire, en guise de pseudo conclusion :
Courrez voir cette exposition avant le 17 mars. ( Âmes sensibles et jeunes publics s'abstenir. )
Et... dans la vie j'aurais voulu être James Natchwey !
Pour
plus d’infos :
Une
interview, en anglais, de James Nachtwey au sujet de cette exposition « Combat pour la
vie »
http://www.photographie.com/?pubid=104626
Le site
officiel de James Natchwey.
http://www.jamesnachtwey.com
Infos
pratiques :
Exposition "Combat pour la vie."
Du 10 février au 19 mars 2008
Le Laboratoire
4, rue du Bouloi
75001 Paris
(derrière la Bourse)
Tél : 01 78 09 49 51
http://www.lelaboratoire.org
Email : info@lelaboratoire.org
03 janvier 2008
Gustave au Grand Palais.
Exposition Gustave Courbet. (1819-1877)
Galeries Nationales du Grand Palais. Paris.
Site : clic.
Du 13 10. 07 au 28.01.08.
Je préfère peindre des yeux humains plutôt que des cathédrales - l'âme d'un être humain - même les yeux d'un pitoyable gueux ou d'une fille du trottoir sont plus intéressants à mes yeux.
Parce que j'aime
visiter les expositions à la dernière minute. Ou presque. Avec ce sentiment d’urgence.
Et de sursis, surtout. Puisque tout ne résume qu’à cela. Le sursis. Ou presque. Je suis
allée me promener dans les salles rouge, bleue et verte du Grand Palais en
passant par un escalier décoré d’arabesques, de verre et de marbre. Un mercredi
après-midi de janvier 2008. En sortant du travail. La musique criait trop fort dans mes oreilles. Elles aussi, en sursis. Ma peau se congelait dans mes collants noirs. Et mes genoux se dérobaient à mes pas. Les idées ailleurs, du côté du Pont Alexandre III, tout proche. Et puis. J'ai usé de certains privilèges. Ai coupé la file. Gravi quelques marches. Répondu aux salutations des vigiles d'un air absent et pressé. Et. J’ai
raccroché mes yeux aux 120 peintures présentées. A loisir… portraits, paysages,
marines, natures mortes. A la trentaine d’œuvres graphiques, originales pour la
majorité et à près d’une soixantaine de photographies d’époque qui rythment l’exposition.
(Nadar, Le Gray, Le Secq…)
Il y avait foule.
Toutes générations confondues. Et je n’aime guère les attroupements. J’ai donc
glissé entre les groupes pour me suspendre aux toiles. D’emblée, les
commissaires d‘exposition ont choisi d’exposer les portraits, et plus encore,
les autoportraits. Avec cette toile saisissante qui a été reprise sur les
affiches publicitaires. (image ci-dessus) Le désespéré, 1843-1845, annonce
le cartel. Tout est novateur dans ses autoportraits. Evidemment, de tout temps,
il a toujours été plus aisé de jouer avec sa propre image qu’avec celles des
commanditaires, célébrités, amis et proches qui vous confient le soin de les
reproduire. Alors Gustave Courbet ne s’est pas privé d’expérimenter. Lumière.
Cadrage. Pause. Tout est revisité. Le résultat en est touchant. Emouvant.
Captivant. Presque dérangeant. Une invitation à explorer l'âme tourmentée de cet artiste romantique à travers le regard de ce bel homme. Au regard
fou, et tellement humain.
D’une salle à l’autre,
j’identifie les toiles dont j’ai étudié la genèse, la composition, les couleurs.
Entre deux morceaux de musique, j’écoute et observe. Les gens montrent du
doigt L’enterrement à Ornans qui avait fait scandale au Salon de 1850-1851
pour la trivialité des visages, la laideur diront certains, pour le choix des
dimensions de la toile. Une toile monumentale qui était alors réservée aux
représentations de sujets dit nobles, comme les scènes historiques. (A l'époque, Courbet est fortement discuté. Certaines années, l'entrée du Salon des Refusés lui est interdite. Belle revanche aujourd'hui. Le voilà aujourd'hui salué, admiré, copié. Au-delà de bien des peintres de son temps, ultra classiques et conservateurs.) D’autres plus
loin, décomposent L’atelier du peintre (1855). S’immobilisent
devant Les baigneuses (1853) autre scandale du Salon de cette année là. Des mamies expliquent à leurs petits enfants,
que dans le tableau intitulé La rencontre, le monsieur au sac à dos n’est
autre que Courbet, lui-même… Je me demande si elles les laisseront voir, à l’étage
du dessus, des oeuvres somme toute moins romantiques et plus crues que ces
créations de jeunesse. Car L’origine du monde (1866) est bien là.
Cachée dans une petite salle en arc de cercle à l’entrée de laquelle les
spectateurs sont mis en garde. Attention à la sensibilité de certains. Certes...
Les truites, bouquets et autres scènes de chasse qui succèdent aux tableaux dits
érotiques rassureront les plus puritains.
Assurément, une
belle exposition. Riche. Variée. Des portraits, aux séries des « vagues » en
passant par les paysages, c’est tout le monde du peintre qui a résolument
bousculé l’histoire de l’art et déposé son empreinte qui s'esquisse. On découvre de toiles en toiles son désir
sous-jacent de s’inscrire dans le réalisme, de faire vibrer sa peinture et son génie pour à la fois figer et restituer le mouvement. Ses personnages semblent prêt à se mettre en marche. Troublant.
Autre petit plaisir dans ce dédale au musée, suivre l’évolution de la signature de l’artiste.
Petit rien qui m'amuse. Comme me noyer dans le sépia des premières photographies. Dont la fameuse Grande Vague de Le Gray, vendue à plus de 460 000 livres début 2000. Plonger dans le regard de Charles Baudelaire immortalisé par Nadar. Et détailler les cadres brodés de motifs. Ah, le XIXe siècle… et sa conception du luxe et de la beauté... Je me moque gentillement...
J’ai fait le tour de l'exposition plus vite que beaucoup. Certes. Mais j’ai emmagasiné ma dose d’émotions devant
ses œuvres. Pas besoin de commenter des heures une touche de pinceau pour en saisir le sens, la volonté et l'émotion. Seulement
de la ressentir...

Le bord de la mer à Palavas (1854)
A quoi sert la vie si les enfants ne font pas plus que leurs pères ?
23 novembre 2007
Alberto Giacometti, façonner le vide.
Exposition : L'atelier d'Alberto Giacometti.
Au centre Georges Pompidou. Paris.
Du 17 octobre 2007 au 11 février 2008
(Clic : Infos)
"La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose
d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous
les voyages autour du monde."
Alberto Giacometti, l'artiste aux sculptures filiformes d'hommes qui marchent, aux portraits de plâtre retravaillé au canif, maculé avec de la couleur, aux toiles grises... Le peintre, sculpteur, dessinateur suisse est à l'honneur au dernier étage du musée Pompidou.
Dans la première salle de la galerie, la rétrospective organisée par le musée et la fondation des époux Giacometti, présente les premières œuvres - tableaux et sculptures - d'Alberto Giacometti (1901-1966). Des portraits de la famille de l'artiste aux accents pointillistes, impressionnistes se succèdent. Et déjà, entre les taches de couleurs s'esquisse la perception particulière de l'artiste sur les hommes. Plus loin, sont exposées les premières expériences avec la matière du créateur.
Aîné d'une fratrie de quatre enfants, il est initié à l'art par son père, lui-même peintre. Après ses études aux Beaux-Arts de Genève Alberto Giacometti gagne Paris, en 1922. Il travaillera alors aux côtés des surréalistes. En 1927, son frère Diego (qui sera avec Annette, la future épouse d'Alberto, un des modèles récurrents de l'artiste) le rejoint en France. Ils emménagent dans l'atelier du 14e arrondissement qui deviendra le repaire de l'artiste,et ce, jusqu'à sa disparition.
Un atelier mythique, et pourtant plus que simple, dépouillé. Sur des photographies exposées au centre Pompidou, l'espace de ce lieu de création se dessine par touche. Un escalier à la pente vertigineuse donne sur une baie vitrée à demie amputée, un espace réduit, peu meublé, quelque peu sombre dans cette mode des espace résolument ouvert vers la lumière. La petite pièce semble anodine, insipide. Et pourtant, sans que tout soit claire, elle laisse le sentiment qu'elle a beaucoup compter dans la vie et l'art de Giacometti. Il vit dans ces murs. Et les macule de ses coups de crayons à mesure que les idées se bousculent dans son esprit. Les murs sont les pages de ses carnets de croquis comme celle de son journal intime.
Dans un petit angle du centre Pompidou, c'est le volume de l'atelier de la rue Hippolyte-Maindron qui est reconstitué. Une table, des bustes en plâtre, une armoire maculée d'un portrait au trait, une console, un tableau ... dans le foisonnement d'œuvres présentées (au total 600 œuvres, peintures, sculptures, dessins, carnets de croquis, lettres, photographies, vidéo...) défile une vidéo. En boucle. Un piège. Impossible de s'en défaire. Le document présente Giacometti à l'œuvre. D'une main légère mais concentrée, Giacometti laisse courir un fin pinceau sur sa toile. Quelques repères. Des divisions de l'espace. Et un visage apparaît doucement. Ou plutôt des yeux. L'artiste n'achevait d'ailleurs jamais une œuvre s'il considérait que les yeux étaient ratés. Et il y a de quoi ! Toute l'intensité des toiles et dessins de l'artiste suisse se concentre dans le regard de ses personnages. Travaillé à l'encre, souligné d'aller-retour au stylo bille, il saisit à coup sûr l'attention des spectateurs.
Evidemment, pour le grand public le nom de Giacometti évoque en premier lieu des sculptures, et plus précisément celles des années 1950 (L'Homme qui marche, 1948, La forêt, 1950) . Il faut dire que leurs corps/silhouettes aux armatures de fer marquent la mémoire. Prise dans leur socle de plâtre ou de bronze, elles disent toute la recherche de l'équilibre, tant dans l'espace fait de vide que celui des vies qui se traînent et qui sont en perpétuel déséquilibre, en danger. Frêles, cabossées, écorchées et tendues à l'extrême, elles provoquent l'émotion presque à coup sûr.
Mais dans l'œuvre de Giacometti, comme il le disait lui-même "le dessin est la base de tout". ce n'est qu'au début des années 50, alors que Giacometti est déjà connu du public et des autres artistes, qu'il révèle au grand jour ses dessins. Les traits recèlent une beauté pénétrante. Il ne faut pas s'y tromper. Certes, les traits courent, se chevauchent sur le papier, mais ne sont pas jetés au hasard, pour le simple plaisir de maculer la surface blanche. L'artiste trace ses repères anatomiques (la division de la tête en tiers, les ailes du nez pour placer les commissures des lèvres...) à même la toile avant de les recouvrir au fur et à mesure qu'il construit sa peinture. Tout passe par le dessin.
Sur les images qui défilent dans l'espace reconstitué de l'atelier, l'alternance du regard en mis en abîme. L'artiste regarde son modèle (qui est hors champ) puis sa toile. Le public détaille l'écran puis la toile exposée dans cette reproduction de l'atelier. Un jeu de comparaison s'installe. Effet assuré ! Voir naître une toile et pouvoir la détailler achevé est jubilatoire. Chaque coup de pinceau, chaque retour sur un trait interpelle. Et quand Giacommeti n'utilise rien d'autre qu'un banal stylo bille pour réaliser ses œuvres, l'émotion est toujours là. Plus que la violence des traits, ce qui prime c'est leur puissance.
Giacometti demeure le maître du vide. Il le façonne. Le travaille. Le délimite. En fait apparaître les contours tout en conservant la force du néant, le déséquilibre entre le plein et le vide.
" Tout n'est qu'apparence."
" Tout tient à un fil, on est toujours en péril. "
Nota Bene : Une autre exposition se tient à la BNF. Alberto Giacometti, l'oeuvre gravée. Jusqu'au 13 janvier 2008. (Infos : clic)


















